LE PLONGEON

LE PLONGEON

Séverine Vidal au scénario

Victor L Pinel aux dessins

Paru chez Grand Angle

Un EHPAD, des rires, des rides et des fesses

Pour Yvonne, qui a encore toute sa tête à 80 ans, l’arrivée en EHPAD (l’équivalent du Home belge) est difficile. Contre toute attente, elle va s’y plaire « Aux Mimosas » ! Elle se lie d’amitié avec un petit groupe de résidents aussi drôles et lucides qu’elle : Thérèse, Jacky, Angelina Jolie (appelée ainsi « depuis qu’elle n’a plus de sein, plus d’ovaire » comme l’actrice) et Paul-François dont elle va même tomber amoureuse. 

Sauf que la vieillesse, la dégénérescence la rattrape. Alors, comme un dernier pied de nez et surtout comme une féroce déclaration d’amour à la vie, Yvonne décide d’emmener toute sa petite bande dans une fugue, une balade, comme un dernier plongeon dans l’eau fraîche. 

A priori, une BD sur des personnes âgées en EHPAD, vous vous dites « mouais, c’est pas fun », surtout après l’hécatombe qu’aura constitué 2020 dans ces établissements ( précisons que cette histoire a été écrite par la scénariste Séverine Vidal des mois avant le confinement)

Et pourtant…cette BD est un pur bijou d’émotions, de rires et de sensualité aussi. 

Si elle sonne aussi juste, aussi authentique, c’est que Séverine Vidal, qui anime depuis quelques années des ateliers d’écriture dans des EHPAD, sait se faire la porte-voix de celles et ceux qui n’ont peut-être plus la capacité d’écrire, mais qui peuvent encore égrener leurs souvenirs. 

Des « chères têtes grises » qui se livrent sur leur enfance, leurs rêves, leurs envies, leurs regrets aussi. Cette qualité d’écoute et ce talent à retranscrire ces échanges, se retrouvent dans la diversité et la richesse des personnages.

Impossible de lire les mots d’Yvonne au moment de quitter sa maison sans avoir une boule dans la gorge « j’ai eu 20 ans ici, un mariage sous le tilleul, mes cheveux retenus en queue de cheval…j’ai eu 80 ans ici, Henri avait disparu et les enfants me disaient « tourne la page ». Je n’aurai plus rien ici, aucune fête, aucune chute, plus aucune nuit d’amour….je pars »

Est abordée aussi l’infantilisation des personnes âgées en Ehpad : Yvonne se fait engueuler comme une gamine, car elle a eu l’audace d’improviser une petite fête avec sa bande dans sa chambre. 

Mais bordel, ce n’est pas parce qu’ils se déplacent en déambulateur, ou qu’ils sont durs de la feuille, que les vieux ont perdu leur capacité de réfléchir. Ils sont juste… vieux. Et pardon d’enfoncer les portes ouvertes, mais la vieillesse nous guette tous. 

L’un des personnages les plus touchants est aussi Fifi, qui mime des scènes de sa vie passée – elle marche à quatre pattes, joue à la dînette, revit ses grossesses, ses accouchements…- comme perdue dans un monde qu’elle seule peut voir. 

Et Yvonne décide d’y entrer, dans son monde, de jouer le jeu, car, comme elle l’explique à la directrice de l’établissement – enjouée, faussement maternelle jusqu’à l’écoeurement, mais persuadée d’avoir la bonne attitude pour ses pensionnaires – « ça n’a rien d’un jeu ». 

Un scénario parfaitement écrit, qui s’appuie sur des dessins parfaitement expressifs. La puissance des dessins  de Victor Pinel – mais quiconque a vu son travail sur l’excellent « Puisqu’il faut des hommes » qui abordait la guerre d’Algérie avec au scénario Philippe Pelaez, le sait déjà – montre parfaitement la joie impatiente, quasi enfantine, à se faire belle pour un petit-fils qui ne viendra finalement pas, et l’espoir douloureusement déçu.

Victor Pinel dessine aussi merveilleusement les corps vieillis, l’étreinte et c’est bouleversant de voir ça car, oui, le sexe n’est pas uniquement réservé aux gens jeunes, minces et musclés. Oui, les personnes âgées aussi font l’amour !

S’il était besoin de le rappeler, tant ce sujet semble tabou.

Séverine Vidal explique que pendant l’écriture du scénario, elle a eu en tête la chanson de Michel Simon et Serge Gainsbourg, « L’herbe tendre ». 

Alors, c’est vrai, la vieillesse, la mort, on n’a pas envie d’y penser pour soi, de se projeter dans cette fin inéluctable.

Et pourtant, quand ça arrivera, j’espère, moi aussi, embarquer une petite bande vers un dernier plongeon avec cet air pour me guider :

« pas se casser le cul savoir se fendre de quelques baisers tendres Sous un coin de ciel bleu »

Delphine Freyssinet (15)

Journaliste
https://rcf.fr/delphine-freyssinet

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